Marc Fossier, Directeur Exécutif Technologies d'Orange : « Si nous ne sortons pas des modèles actuels, le développement d'Internet va rapidement plafonner.»
Publié le 24 November 2008
Rencontré à l'occasion de l'IDATE qui vient de se tenir à Montpellier, Marc Fossier répond à nos questions sur l'avenir de l'Internet. Pour le Directeur Exécutif Technologies d'Orange, les nouveaux services sont beaucoup plus exigeants que le mail ou la simple navigation sur Internet. Sans investissements majeurs, il sera impossible de sortir du shéma actuel et le développement d'Internet sera compromis.
ITR News : Quel est votre ressenti de ce DigiWorld Summit 2008 ?
Marc Fossier. Je viens chaque année à ces journées. C'est l'un des très rares évènements où l'on traite des vraies questions, en évitant les exercices d'autopromotion. Les responsables de l'IDATE construisent très bien la succession des interventions, et les animent de façon à éviter les discours du genre « je suis le meilleur ». Aujourd'hui, nous avons abordé la problèmatique globale de l'avenir de l'Internet, en nous intéressant à tous les acteurs qui font l'Internet et ses services, comme les opérateurs de télécommunication, ATT par exemple, qui en sont les principaux investisseurs pour les infrastructures, et les fournisseurs de contenus ou de services, FaceBook ou YouTube par exemple, qui s'appuient sur ces infrastructures. L'objectif du DigiWorld Summit organisé par l'IDATE était de s'interroger sur l'avenir de ces réseaux, sans langue de bois. Ainsi, nous assistons à une croissance de plus de 60% par an du trafic sur Internet. Qui doit financer les investissements nécessaires pour absorber une telle croissance ? Qui va le faire, s'il n'y a pas de retour sur investissement prévisible ? Ces questions nécessitent de sortir des grands principes, presque mythiques, d'un Internet qui appartient à tous et qui peut absorber n'importe quelle croissance de trafic.
Quels sont les facteurs qui suscitent de telles interrogations sur l'avenir de l'Internet ?
L'Internet s'est développé sur des services, comme le mail, le web, ou récemment les réseaux sociaux, qui ne sont pas très exigeants en débit ou en qualité de service. Mais des services comme la voix sur IP ou la vidéo sur Internet soulèvent des problèmes beaucoup plus difficiles. Les ingénieurs ont mis au point de nouvelles technologies et protocoles pour gérer de façon différenciée ces nouveaux services sur des réseaux IP. Mais le problème est que les protocoles actuels de l'Internet sont incapables de gérer, entre opérateurs, cette différenciation. Il ne faut pas se voiler la face : les réseaux sont face à des problèmes de volumétrie et d'exigence de qualité de service qui deviennent insolubles, et il faut donc investir beaucoup !
Pour cela, il faut regarder d'où vient l'argent. Il y a deux sources de revenus actuellement sur Internet : les sites, qui paient leur bande passante, et les consommateurs, qui paient leur accès sous forme d'un abonnement mensuel. Ces deux mécanismes ne permettent pas d'offrir une garantie de débit ou de qualité de bout en bout, car les accords entre opérateurs ne permettent pas de suivre, et donc de facturer, ces aspects. C'est tout à fait dommage, car les abonnés sont disposés à payer davantage, si nous leur assurons des services nouveaux comme la vidéo à haute définition, et des engagements de qualité opposables. Ainsi, si nous ne sortons pas des modèles actuels, le développement d'Internet va rapidement plafonner. Ce n'est pas le moindre mérite de ce DigiWorld Summit que d'aborder ces problèmes sans langue de bois.
La crise qui s'amorce va-t-elle affecter les investissements de votre groupe ?
Je vous renvoie à la communication financière qui a été faite à l'occasion de la publication de nos résultats pour le 3ème trimestre 2008. Nous avons confirmé nos prévisions pour l'exercice 2008. Ainsi, les investissements devraient représenter environ 13% de notre chiffre d'affaires, en légère augmentation sur l'exercice précédent, et il n'y a pas de raison aujourd'hui pour diminuer ce montant.
Plusieurs intervenants affirment que les premiers réseaux LTE seront déployés aux alentours de 2011/2012. Partagez-vous cet optimisme ?
Pour l'instant, nous allons poursuivre sereinement le déploiement des technologies de la famille HSPA, qui monte régulièrement en puissance, et répond bien aux besoins actuels de montée en débit de nos clients. Nous déploieront le LTE, qui est clairement la technologie que nous privilégions pour l'avenir, mais sans éprouver le besoin d'être les premiers pour essuyer les plâtres d'une nouvelle technologie. Certains de nos confrères dans le monde, qui exploitent des réseaux avec d'autres normes que le HSPA et qui ont moins de potentiel de montée en débit, sont davantage pressés. Nous prendrons nos décisions concrètes de déploiement du LTE d'ici quelques mois, au vu des premiers résultats des tests opérationnels que nous allons lancer, et en fonction de l'évolution des prix des équipements et de la disponibilité des terminaux.
Votre intervention à l‘IDATE portait sur l'initiative RCS (Rich Communication Suite). De quoi s'agit-il et où en est le développement de cette norme ?
L'initiative RCS répond au besoin évident d'offrir un mode de communication enrichi, couplant voix, messagerie et échange de documents multimédia, et reposant sur un carnet d'adresses qui gère la disponibilité et les capacités du terminal de votre correspondant. Mais le point le plus important est de permettre d'établir une communication vers tout correspondant, quelque soit le fabricant du terminal utilisé, ou l'opérateur de raccordement, en offrant simplicité et interopérabilité totales, contrairement à certains modes de communication actuels sur l'Internet, qui obligent les correspondants à disposer du même équipement et du même logiciel au deux bouts !
Cette initiative regroupe désormais plus de 40 entreprises, avec la participation des plus grands opérateurs, et des principaux fabricants de terminaux et d'équipements de réseaux. Comme vous le savez, les premières démonstrations officielles ont été présentées en février dernier à Barcelone, au 3GSM. La spécification RCS 1.0, qui s'appuie sur des normes ouvertes, devrait être publiée d'ici quelques semaines. L'année 2009 devrait voir le lancement de tests en vraie grandeur entre opérateurs d'un même pays. Des discussions ont ainsi commencé dans plusieurs pays, comme en France, en Corée ou au Japon. Le prochain 3GSM, en février prochain à Barcelone, devrait être l'occasion d'annonces significatives.