De la difficulté d’embaucher un informaticien
Par Michel Koutchouk, Directeur général d’Infotel
Publié le 08 September 2010
Quand nous avons créé notre société, nous avons commencé à recruter des informaticiens et nous nous sommes dits : « qu’il est difficile d’embaucher un informaticien ! ». Trente ans après, nous faisons le même constat : non seulement leur recrutement est toujours complexe, mais nous avons même l’impression que la situation a empiré. Pourquoi est-il toujours aussi difficile de recruter un informaticien ?
Nous observons plusieurs freins tenant à la fois, au court terme avec un contexte économique peu favorable, et au manque de maturité de la profession informatique face à la réalité de leurs métiers.
Des raisons à court terme
Dans les périodes difficiles, comme celle que nous venons de connaître, un informaticien n’est pas enclin à changer facilement de poste. Prudent et attentiste, il ne lâche pas la proie pour l’ombre et attend une réelle motivation pour envisager de le faire. Il poste son CV sur des sites de recrutement et reste à l’écoute du marché. Mais il n’acceptera le changement qu’avec un saut de salaire important, quitte à faire payer à la nouvelle entreprise les augmentations refusées par l’ancienne.
Cette attitude conduit à la création d’un marché artificiel, inflationniste en cas de reprise et de pénurie. Aujourd’hui, le déficit de candidatures des informaticiens expérimentés incite certaines sociétés, qui ont des projets urgents à mener, à se montrer plus agressives et à offrir des salaires parfois au-delà du raisonnable, afin d’être en mesure de tenir leurs engagements. Elles n’hésiteront pas ensuite à figer les salaires pendant plusieurs années.
Nous constatons également un décalage significatif entre les prix que les clients sont prêts à accepter et les salaires demandés, bien souvent démesurés. Le recours au nearshore ou à l’offshore fait un grand tort au secteur. Pourquoi payer un informaticien français quand on peut en avoir un « pas cher » en Inde ou ailleurs ? Ainsi, de nombreux acheteurs, qui assimilent matière grise à main d’œuvre sous-qualifiée, continuent à faire pression sur les prix. Les marges des sociétés de service étant alors prises en étau entre prix et salaires, ces derniers ne sont pas en mesure d’augmenter autant qu’on le souhaiterait.
Un manque de cohérence entre vision des informaticiens et réalité de l’entreprise
Lorsqu’un débutant est reçu en entretien d’embauche, il n’évoque que les derniers langages et les dernières méthodes ; il veut immédiatement être chef de projet et concevoir sans programmer, ni tester. Or, un informaticien junior doit d’abord apprendre sur le terrain les réflexes professionnels et acquérir une expérience suffisante avant de pouvoir encadrer des hommes et des projets. C’est l’itinéraire que suivent tous les ingénieurs dans toutes les disciplines. Les informaticiens ne peuvent y échapper.
Les techniques appliquées aux projets en entreprise sont aussi le reflet de l’histoire et de la réalité. Nombre de systèmes d’information sont le fruit d’années de conception et de réalisation. Ils sont faits pour durer car les entreprises doivent être à même d’amortir leurs investissements. Ces applications, rénovées pour passer le cap de l’an 2000, ont souvent plus de 10 ans d’âge et utilisent des techniques comme Cobol sur mainframe alors que les jeunes informaticiens ne connaissent que Java.
Aussi, lorsqu’un jeune diplômé rejoint notre société, nous devons d’abord le former aux techniques pratiquées sur les projets de nos clients : moniteurs temps réel tels IMS ou CICS, environnements de programmation sur grands systèmes,… Il intégrera ensuite un centre de services où il réalisera des missions de maintenance et de programmation pour apprendre son métier et faire progresser sa carrière.
Malheureusement, de nombreux établissements d’enseignement ont tendance à transmettre à leurs étudiants une vision idyllique de l’informatique, correspondant davantage aux dernières nouveautés téléchargées sur Internet qu’à la réalité en entreprise.
Outre le décalage sur les techniques, un autre écueil vient de la manière d’enseigner le métier d’informaticien. Si les débutants ne parlent que de développement, c’est qu’on ne les a pas suffisamment familiarisés aux autres facettes du métier. Or, dans les entreprises, la majorité des tâches est consacrée à la maintenance et aux tests. Une application informatique peut être développée en une année et vivre pendant plusieurs décennies, grâce à l’entretien, aux améliorations et aux extensions ; la maintenance constituant le travail quotidien de la plupart des informaticiens.
Quant aux tests, ils restent le parent pauvre : bien souvent, les débutants les négligent parce que leur importance ne leur a pas été démontrée et qu’ils en ignorent les méthodes. Pourtant, cette étape est fondamentale, et il suffit de voir l’impact que revêt un « bug » dans un système critique pour en être convaincu.
Quand l’informatique sera enfin considérée comme une discipline industrielle ordinaire, il deviendra alors aisé de recruter des informaticiens dont les compétences correspondent aux exigences du marché du travail et qui deviendront les donneurs d’ordre de demain.
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