BNF, la mémoire du jeu vidéo

Publié le 10 Décembre 2002

Le jeu vidéo a sa place à la Bibliothèque nationale de France.
Concerné par le dépôt légal depuis une dizaine d’années, la totalité de la production multimédia est traitée à la BnF au même titre que les autres médias de l’Audiovisuel. L’équipe mise en place progressivement depuis 1993 et dédiée aux documents multimédia que nous avons rencontrée sur le site François-Mitterrand est constituée de professionnels des bibliothèques qui disposent de la même formation que leurs confrères des autres départements de la BnF. La considération d’une nécessité de la mémoire du multimédia est une particularité française et il serait dommage de ne pas valoriser et exploiter un pan entier de la culture contemporaine.



Il y a un devoir de mémoire pour les documents électroniques. Depuis 1992, la Bibliothèque nationale de France collecte au titre du dépôt légal la totalité des logiciels édités, distribués ou importés officiellement sur le territoire français auprès d’un public même limité et occasionnel. Tous les types de documents électroniques sont concernés, de l’encyclopédie multimédia aux logiciels professionnels sans oublier les progiciels et bien entendu les jeux vidéo. Implanté au sein du département de l’Audiovisuel de la Bibliothèque nationale sur le site François-Mitterrand, le service dédié à l’archivage et à la conservation des documents électroniques et du multimédia regroupe 25 personnes passionnées par l’univers du multimédia. Colette Colin, Chef du service nous explique : « Suite au décret de 1992 et à son application en 1993, tout nouveau logiciel référencé sur le marché français est envoyé en deux exemplaires à la BnF sous sa forme commercialisée et en état de marche. A l’heure actuelle, ce sont plus de 70 000 documents multimédia qui sont archivés à la BNF, ce qui regroupe CD-ROM multimédia, jeux vidéo, logiciels et bases de données ». Le service existe sous sa forme actuelle depuis 1999, le traitement des documents sortis avant cette date ayant été assuré par d’autres départements de la BnF. «Depuis trois ans, nous avons travaillé sur le traitement des documents accumulés au titre du dépôt légal, et avons élargi la veille éditoriale et la prospection. Le catalogue est aujourd’hui pratiquement à jour et nous voulons désormais communiquer pour expliquer et valoriser le dépôt légal » explique Grégory Miura, Chef de section des documents électroniques. La journée d’étude sur le thème « Jeux vidéo : culture et patrimoine » qui a eu lieu le 15 novembre est un exemple de cette volonté de légitimer la place de la BnF sur la scène française du multimédia: « le bilan de cette grande première est très positif vis-à-vis d’une part de la qualité des interventions et d’autre part des retombées en terme de fréquentation de la bibliothèque. L’objectif de valoriser le corpus a été initié » confirme Grégory Miura. Avec environ 5 000 documents enregistrés, le fond jeux vidéo présente une importante collection en perpétuelle évolution, regroupant tous les formats de consoles ainsi que des CD-ROM, DVD-ROM et disquettes pour PC et Mac. « Le jeu vidéo tend vers une légitimité en tant que forme de création à part entière, et non plus comme un pur produit technologique. L’évolution vers ce statut ne peut se faire sans une mémoire et une conservation du patrimoine permettant de transmettre cet héritage aux générations futures » selon Colette Colin. Une considération qui prend tout son poids au regard des débats sur la propriété intellectuelle des œuvres multimédia et de l’accès à la redevance sur la copie privée…

De la nécessité d’une prise de conscience

A l’heure où de nombreux acteurs de l’industrie se mobilisent pour obtenir un soutient à la création des pouvoirs publics, il est paradoxal de noter que les éditeurs n’ont pas tous pris conscience de la nécessité et surtout de l’utilité du dépôt légal. «La plupart des éditeurs de logiciels subissent avant tout le dépôt légal, et n’ont pas intégré l’intérêt essentiel de cette démarche qui va pourtant dans le sens d’une reconnaissance du jeu vidéo » confirme en effet Colette Colin. « Le jeu vidéo a accompagné l’évolution de l’informatique au 20ème siècle, et il représente une grande source d’information qui commence d’ailleurs à être de plus en plus sollicitée par des chercheurs et étudiants qui se penchent sur l’histoire du multimédia. Les spécialistes de la littérature, les sociologues, les psychologues s’intéressent à ce véritable phénomène de société », confirme Grégory Miura. Deux personnes se chargent de la prospection et de la veille éditoriale dans le service et sont en contact avec les services marketing des éditeurs du jeu vidéo et du multimédia. Selon eux, la tâche est difficile, de nombreux logiciels étant envoyés en dépôt avec retard, lorsqu’ils ne sont pas simplement « oubliés » par les éditeurs. « Il n’est pas facile d’être tenu au courant en temps réel des dates de sorties des logiciels. Il est encore plus délicat de faire comprendre à un éditeur qu’il doit déposer les différentes versions d’un même titre avec ses différentes déclinaisons selon les plateformes, sans oublier les rééditions économiques ou autres versions collector». « Aujourd’hui il s’agit pour nous de mettre en avant notre message autour des quatre missions du dépôt légal : la collecte des documents, le traitement bibliographique, leur conservation puis leur mise à disposition du public. L’objectif de la loi du dépôt légal est de conserver des traces des documents que les Français ont à leur disposition à une époque donnée. Depuis 1992, le jeu vidéo est enfin concerné par ce programme de conservation de notre patrimoine ! » affirme Grégory Miura. Si les éditeurs sont dans l’obligation légale de transmettre l’intégralité de leurs titres mis à disposition du public, l’équipe de la BNF compte renforcer le dialogue afin d’optimiser encore la représentation du jeu vidéo au sein de la bibliothèque : « il doit être gratifiant pour les éditeurs de participer à cette mémoire du jeu vidéo en apportant le témoignage de leurs différentes expérimentations sur un marché où les oeuvres ont malheureusement un aspect éphémère ». A fin novembre, 6200 documents électroniques ont été déposés à la BNF pour cette année et l’on devrait atteindre 7000 références d’ici fin 2002. L’évolution du nombre d’enregistrements a augmenté de manière exponentielle sur les dernières années, sorties des nouvelles consoles de jeu oblige. « Pour rassurer les éditeurs, nous rappelons que les documents collectés au titre du dépôt légal sont mis à la disposition du public, mais uniquement pour des recherches et à l’intérieur de la Bibliothèque ».

A disposition des professionnels

Le fond multimédia est mis à disposition du public dans deux salles sur le site François-Mitterrand. La salle P, située en rez-de-jardin est dédiée à l’audiovisuel. Elle accueille étudiants, chercheurs, universitaires, mais aussi professionnels et particuliers pour lesquels la ressource du dépôt légal représente un dernier recours dans le cadre de leurs recherches. Les visiteurs, qui doivent être accrédités, pourront consulter l’ensemble des collections patrimoniales entrées à la BNF par don, acquisition et bien sûr dépôt légal. « Il est important de souligner que l’accès à cette salle de recherche est accessible sous condition d’accréditation. L’intérêt du dépôt légal repose notamment ici dans la somme quasi exhaustive de documents et d’informations consultables et introuvables ailleurs » souligne Colette Colin. La salle regroupe plusieurs dizaines de postes informatiques qui sont regroupés par médias. Détail surprenant lorsque l’on découvre les coulisses de cette salle : la régie de l’endroit est entièrement gérée de façon manuelle, et la grande majorité des documents consultés le sont à partir des supports d’origine ! Les opérateurs se chargent donc de placer cassettes vidéo, DVD, mais aussi disques vinyles sur leurs lecteurs d’origine dans le studio de lecture. Les visiteurs qui fréquentent la salle P travaillent en effet sur des sujets précis et commandent généralement à l’avance les documents se rapportant à leurs recherches.



Pour une recherche sur le thème du multimédia (histoire d’un genre, d’un éditeur, d’un titre…) la salle P permet donc aux professionnels de tester près de 5 000 jeux vidéo sur toutes les machines sorties depuis 1992 (consoles Sega et Nintendo 8 et 16 bits, Dreamcast, PlayStation…). Outre les versions originales des titres, les visiteurs pourront avoir à leur disposition les différentes rééditions, coffrets et autres compilations sorties sur le marché. Les informations essentielles pour chaque document électronique (éditeur, développeur…) sont synthétisées dans une notice du catalogue de la bibliothèque. En 2003, les catalogues des imprimés et des documents audiovisuels seront regroupés au sein d’une même base de données accessible sur le site www.bnf.fr. Comme le souligne Grégory Miura, « l’une des difficultés pour la conception des notices est l’identification des différents développeurs qui ont travaillé sur un produit (graphistes, musiciens…) si ceux-ci ne nous sont pas clairement communiqués par l’éditeur ». La position forte de l’éditeur dans l’univers du multimédia rend par conséquent difficile la gestion des fichiers d’autorité qui garantissent pourtant la cohésion informative entre les différents documents référencés. Lors d’une recherche sur un jeu vidéo en particulier, la Bibliothèque pourra mobiliser tout le panel des médias en rapport avec l’objet abord. La section multimédia du département audiovisuel dispose de plus de sa propre collection d’imprimés en rapport avec le domaine.

A disposition du grand public

La salle B, située en haut-de-jardin et dédiée à l’audiovisuel est ouverte au grand public et propose un panorama de l’histoire du multimédia. Jean-Philippe Humblot, Ingénieur multimédia nous explique : « Pour le moment, nous avons mis à disposition du public trois PC en monopostes locaux sur lesquels des logiciels peuvent être chargés directement sur demande et huit PC connectés en réseau à un robot, chargé d’une sélection de 110 titres ». Dès février 2003, l’installation devrait être rénovée avec notamment la mise en place d’un serveur qui proposera au public plus de 250 documents. Cette librairie est indépendante du dépôt légal puisqu’il s’agit d’une collection de titres acquis par la BNF « dont la sélection doit permettre d’illustrer le maximum de thèmes et possibilités des différentes étapes de la création multimédia ». L’un des axes de développement de la section multimédia de la BNF va être le travail en synergie avec les autres départements de la bibliothèque, la thématique d’une exposition pouvant influer sur les titres mis à disposition sur les postes multimédia. On notera la grande facilité d’utilisation des logiciels, les visiteurs n’ayant pas à manipuler les documents eux-mêmes. Un clic suffit en effet à lancer l’application souhaitée, qui démarre immédiatement.

Internet, prochain chantier de la BNF ?

Peut-on imaginer média plus volatile qu’Internet ? Le gouvernement s’intéresse depuis quelques années à l’idée d’une mémoire de l’Internet qui passerait par un archivage des données en transit sur le réseau. Un chantier qui s’annonce gigantesque : « Suite à la campagne d’expérimentation décidée par le Ministère de la Cultures sur l’archivage d’Internet, la BNF et l’INA ont travaillé chacun de leur côté à préfigurer les modalités d’un dépôt Internet » déclare Madame Colin. Ambitieuse, cette initiative qui connaît quelques projets homologues à l’étranger pose évidemment son lot de problèmes techniques : « Lors de nos premiers tests, nous avons par exemple répertorié plus de 400 formats différents de fichiers sur la toile ! Une autre difficulté est le traitement des deux niveaux d’Internet, avec d’une part le Web de surface accessible à tous, et d’autre part les différentes bases de données qui ne sont pas accessibles directement » stipule Jean-Philippe Humblot. La solution passera certainement par le biais de la législation comme en conclut Grégory Miura : « Il va falloir arrêter des décisions comme par exemple la fréquence à laquelle le net doit être répertorié. On peut également imaginer une collecte d’informations ciblée selon des critères à fixer ».

Le dépôt légal

Le premier document imprimé archivé au dépôt légal remonte à 1537. Toutes les publications imprimées doivent être déposées à la Bibliothèque nationale en quatre exemplaires. C’est également la BNF qui est dépositaire de l’ensemble des phonogrammes depuis 1938, mais aussi des vidéogrammes sur support magnétiques et numériques depuis 1975. C’est en revanche le Centre National de la Cinématographie qui est dépositaire des vidéogrammes sur support photochimique et des matériels de promotion des films, tandis que l’INA se charge du dépôt des documents sonores et audiovisuels radiodiffusés et télédiffusés. Le texte de loi relatif au dépôt légal pour les documents multimédia est disponible sur le site Internet de la www.bnf.fr

Conserver les jeux vidéo

Les missions de stockage et de mise à disposition des documents enregistrés au dépôt légal supposent leur conservation dans les meilleures conditions. « Nous avons converti récemment l’ensemble du stock de disquettes 5, 25 pouces soit plus d’un millier de documents. Pour le moment, les logiciels au format 3,5 pouce ne sont pas encore en danger, mais ce sera la prochaine étape de nos travaux de sauvegarde » affirme Jean-Philippe Humblot. « Le support CD est loin d’être éternel, et nos tests prouvent qu’il y très rapidement perte de données. Les CD-ROM pressés ont une durée de vie estimée à plusieurs décennies tandis que les disques gravés fonctionnent correctement environ 20 ans ». Un constat inquiétant, puisqu’il faudra prévoir un programme de restauration des premières générations de logiciels sur CD-ROM dans les années à venir ! « Le département de la Bibliothèque Numérique utilise pour ses archives des CD-ROM en verre dont la durée de vie est estimée à une centaine d’années ». En parallèle à la conservation de l’information numérique, l’autre problématique reste la pérennisation de l’accès aux contenus (via les consoles de jeu originales par exemple). Les solutions d’émulation seront certainement préconisées.

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