Vive l’asynchronisme !
Par Sabine Bohnké, fondatrice du cabinet Sapientis

Publié le 30 Décembre 2010
Le bruit et l’extase de la vitesse
« Si Google avait existé du temps de Galilée, on y aurait trouvé que la terre était plate » me confiait récemment un ami. Même si on doit à la vérité de dire que du temps de Galilée,  la terre était connue pour être sphérique (c’est sa mobilité qui n’a pas été acceptée), la formule est frappante. Elle illustre assez combien, dans  l’océan d’information numérique dans lequel nous recherchons des données, nous pêchons davantage des bruits que des informations pertinentes, c’est-à-dire des  redondances et des contre-sens plutôt que des éléments utiles à l’analyse et à la décision. 

Un système d’information contient lui aussi du bruit à la mesure du volume d’information qu’il stocke et diffuse, dès lors qu’il n’y a pas d’intelligence humaine pour contrôler leur pertinence et leur donner du sens. Tout au plus peut-on utiliser des techniques de langages, des métadonnées pour qualifier, formaliser et structurer le savoir autant que possible, pour transférer une partie de la connaissance du cerveau à la machine, passer du concept tacite à l’explicite.

La machine pour autant n’apprend pas à connaître, elle acquiert et restitue formellement. Elle ne créera des liens, ne « raisonnera » qu’en fonction de règles de logiques spécifiées.  L’objectif n’est pas de déposséder l’humain de sa capacité de réflexion, mais de fournir une assistance efficace. Cette dernière devient indispensable face à une quantité d’éléments de connaissance de plus en plus importante, dans des formats et sur des mediums démultipliés, pour que l’intelligence humaine soit en mesure de faire les interrelations qui seraient sinon invisibles sous la multitude.

Selon Kundera, « la vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme ».  Cette vitesse nous la ressentons dans l’accélération des communications numériques. Pour autant, elle ne nous oblige pas à perdre le contrôle et ne nous fait pas perdre nos capacités de réflexion, si nous acceptons de donner du « temps au temps » (Dar tiempo al tiempo selon Cervantes). Car la valeur d’une information dépend de la valeur du temps qu’on lui consacre, temps de réflexion, de production et de contrôle, c’est-à-dire temps pour l’identifier, la structurer, la formaliser, la fiabiliser ou l’analyser plutôt que de la subir.

Ce n’est pas parce que la mise à disposition de l’information paraît immédiate qu’il faut exiger en tous domaines des réponses immédiates.

En disposant plus vite de plus d’informations, cela ne veut pas dire que la tâche de les analyser et de les contrôler disparaît, ni même que nous ne soyons plus en mesure d’exercer un contrôle. En effectuant un parallèle avec le progrès de l’automobile sur une centaine d’années, on peut rappeler l’inquiétude initiale de certains sur le fait que le corps humain ne supporterait pas des vitesses à 100km/h. Cette vitesse au final était supportable car non subie dans le référentiel de l’habitacle et vitesse ou pas, c’est toujours le conducteur qui choisit sa destination, pas sa machine, même si elle a changé son rapport à l’espace. Le temps du voyage demeure, même s’il est réduit et qu’il demeure à investir par l’homme. De la même façon, un conducteur peut se tromper de route ou donner de brusques coups de volants dangereux et il existe des lieux qui imposent de ralentir.

Les technologies numériques changent effectivement notre rapport à l’espace,  à la géographie, au temps et aux autres, qui, a priori, sont plus accessibles. Pour autant, notre conscience, notre compréhension, pour exprimer sa singularité, demande toujours un certain asynchronisme par rapport au flux d’information reçu, celui de son propre tempo. En imposant des dispositifs de synchronisation, des communications instantanées, des logiques de productivité à outrance (jusqu’au ridicule cas des bracelets rouges en suède, cf http://www.slate.fr/lien/31041/regles-bracelet-pause-pipi-travail), en poussant à une fausse personnalisation qui incite à ne s’intéresser qu’à ce qui devrait nous intéresser, ou ne consulter que ce qui est le plus consulté par nos communautés d’intérêts manifestes, on conduit à l’appauvrissement de la réflexion et du potentiel transformationnel de l’information et des technologies associées.

Ce n’est pas une voie inéluctable. Les outils n’ont d’existence que par l’usage qu’on en fait. Twitter peut être un excellent moyen pour recueillir des questions à chaud lors d’une conférence, pour laisser les orateurs y répondre au bon moment. Mais projeter les questions et les réactions derrière l’orateur en pleine trame de son discours, cas réel, c’est introduire un décalage préjudiciable dans l’écoulement du temps du discours et de la compréhension : l’orateur perd le fil, les assistants, aussi. Il n’y a là que du bon sens, mais cette recherche de l’instantanéité nous le fait perdre souvent, dès lors que des technologies d’échanges et de communication d’information entrent en jeu. Parce que les technologies mettent en relation les humains et que les humains ne sont pas des unités à l’auto apprentissage instantané, la synchronisation n’est pas une constante, loin de là. Heureusement, car cela autorise encore l’écoute, la créativité et l’innovation.

Depuis longtemps, nous savons que rajouter des gens sur un projet comme réponse immédiate à un dépassement des délais ne fait que les augmenter (voir le livre de Frederic Brooks the Mythical Man-Month: Essays on Software Engineering). Nous savons également qu’émettre des appels d’offres à calendrier trop contraint est préjudiciable à la qualité des réponses et engage également les projets sur des plannings mal estimés. Tout le monde est perdant à ce jeu de dupes qui ne fonctionne que par la croyance en la nécessité d’exiger des réponses immédiates, comme preuve d’agilité et de réactivité. Confondre réactivité avec agilité, agitation avec action, précipitation avec rapidité ne construit pas d’intelligence collective et restreint fatalement les libertés de choix.
La trace ou la responsabilité ?
Répondre du tac au tac à un mail énervant ou répondre à un courrier à 3h du matin n’est pas signe de sérieux ni de bon management des priorités. Le capitaine d’un navire qui coule veut aussi être sur le pont, pour autant, il ne contrôle plus son navire. Certes les technologies nous permettent de tracer beaucoup de choses et de garder en mémoire ces traces. Mais cela n’écarte pas, là non plus, la nécessité de réfléchir à ce qu’il est utile de tracer, à quelle échelle et pourquoi. Au-delà des problèmes de stockage et d’archivage, le bruit chaotique ne délivre pas plus de connaissance que le silence. Quant à la traçabilité, elle est toujours toute relative.
 Les lois Sarbanes-Oxley et leur déclinaison n’ont en rien empêché la crise de 2008 dans laquelle nous sommes encore (crise économique structurelle et crise de liquidité due à la multiplication du crédit par le jeu des produits structurés). Cela parce que le but de ces lois n’était pas de contrôler l’éthique ou le risque des choix financiers ou des approches macro-économiques ni de responsabiliser les opérateurs financiers. Pour autant, elles répondaient à une crise précédente, celle des scandales type Enron.  Savoir ce qu’il faut tracer est souvent une réaction de déduction « après coup ».  D’autre part, dire que les outils informatique sont responsables pour partie de la crise parce qu’ils ont contribués à mettre en place des opérations complexes, serait déresponsabiliser les comportements humains qui sont derrière. Certes, les technologies permettent des réponses immédiates, instantanées à des ordres pour des opérations purement financières. Du coup des individus à la recherche de leur seul bénéfice peuvent spéculer à outrance, spéculation qui, à grande échelle, peut se révéler rapidement déstabilisante aussi bien pour les entreprises que pour les états.
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 Alors faut-il honnir les technologies pour ce qu’elles échouent à tracer ou s’interroger sur ce qu’on autorise dans leur usage ? Faut-il que les gouvernements « rassurent » les marchés financiers qui leur font porter les risques par des plans de rigueur que subissent les citoyens ou est-ce affaire de régulation et de réforme à l’échelle mondiale? Si les outils permettent d’accélérer une faille dans un système, profitable à d’aucuns, ils l’accélèreront rapidement. A contrario,  pour mettre en place une vraie réforme et un système de contrôle qui ait du sens, c’est d’abord affaire d’intelligence humaine, de responsabilisation collective et de temps avant que d’être une affaire d’outils, même si ces derniers peuvent relier des informations.

Relier les données : l’interopérabilité des machines, l’intelligence de l’homme

De la même manière, la révolution du « web des données », autrefois web sémantique mais rebaptisé plus prosaïquement compte tenu des erreurs d’interprétation associées, demandera du temps. Ceux qui croient à un gigantesque système expert applicable à toute situation, une intelligence artificielle capable de trouver elle-même le sens de l’information, ou de comprendre les humains, se trompent. Le gigantesque projet Cyc (25 informaticiens pendant 20 ans) n’a pas créé de machine pensante à l’image de l’Homme. Parce qu’aucune terminologie de représentation des connaissances n’est indépendante d’un contexte, d’une culture ou d’un usage. Les machines ne produisent du sens que par l’usage et l’interprétation qu’en font les humains.

 D’une certaine manière, l’objectif du web des données est de faciliter l’exploitation des connaissances par des humains en rendant l’ensemble des données connues et/ou publiées sur un domaine de connaissance et les domaines inter-reliés plus facilement accessibles, grâce à des liens entre données et la catégorisation de ces données. En utilisant des ontologies informatiques spécialisées, modélisation formelles et partagées de domaines de connaissance, en utilisant les standards du W3C (RDF, OWL, …), le Web facilite une recherche de réutilisation des connaissances humaines dans différents champs d’applications, via  une connexion entre données exploitables par des machines, autrement dit, via des moyens accrus d’interopérabilité.

Le Web évolue ainsi d’une interface avec de multiples objets numériques dispersés, reliés par le hasard de liens de navigation dont l’intérêt reste à valider par l’utilisateur, vers une « toile » de mise en relation d’un ensemble de données qui recèlent toutes un potentiel de connaissance. Une fois les données reliées indépendamment de leur format et de leur support, en fonction de liens entre concepts formalisés, les machines pourront aider à les exploiter et les valoriser pour mieux répondre aux recherches d’information et de réutilisation humaines.

Reste encore de nombreux aspects de confiance et de sécurité à régler, mais là encore, il ne s’agit pas de déposséder l’humain du temps de la réflexion, bien au contraire. C’est l’humain qui sera le moteur de ces transformations, c’est de sa capacité à prendre le temps de formaliser ses connaissances, à les partager et à les inter-relier, mais aussi à les renouveler, les contrôler et à les remettre en question, que dépend la capacité des outils à supporter des changements bénéfiques dans l’exploitation de l’information.

Donner du temps au changement

Du temps que nous consacrerons à donner du sens à l’information dépend le fait que nous puissions l’exploiter ou que nous devions la subir. Que nous puissions aller plus vite d’un endroit à un autre, que nous puissions communiquer plus rapidement et échanger aux quatre coins du globe, ne change rien aux questions que nous avons à nous poser : dans quel sens allons-nous, vers quel sens voulons-nous aller ? « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » disait Gandhi.  Si la mise en pratique semble parfois utopiste, au mieux difficile, nous avons aujourd’hui à travers les technologies numériques un potentiel de changement transformationnel au niveau de chaque individu. Nous pouvons créer un chemin, pour peu qu’on prenne le temps de la réflexion, pour tirer des réponses à nos crises de la masse d’information qui nous submerge.

Ce chemin passe sans doute par la création d’une intelligence responsable et collective, née des diversités individuelles. Cette intelligence ne se  construira pas dans les réponses immédiates à des stimuli de communication instantanée pour générer des comportements grégaires de consommation au sein de communautés ciblées. Elle se construira dans l’asynchronisme et le recul ainsi que le temps donné à chacun de poursuivre son propre rythme de réflexion pour pouvoir relier ce qui ne l’est pas a priori.
Passée la période de découverte, les technologies de l’information et des communications sont comme tout autre progrès : ni un bien, ni un mal, tout dépend de l’usage qui en est fait. Elles nous donnent plus de capacité d’action pour rassembler des informations et les relier, mais les décisions nous appartiennent. Nous devons résister à la tentation de l’ignorer dans cette sorte « d’extase » ou d’ivresse de la vitesse qui nous ferait croire les machines infaillibles ou douées de raisonnements subtils, de « lois de la robotique » qui nous protègeraient des dérives. Car si nous ne bâtissons pas nos systèmes d’information « intelligents », c’est-à-dire intégrant le temps asynchrone de la réflexion humaine et si nous ne plaçons pas l’humain au cœur de ces systèmes, nous ne prenons pas le temps de réfléchir aux conséquences de nos actes et de nos décisions. Nous laissons dès lors le contrôle ni aux plus forts, ni aux plus intelligents, ni aux plus sages, mais aux plus rapides … à se saisir d’une situation pour leur bénéfice, sans souci d’éthique ou de responsabilité collective.

Dans un monde où les exigences de l’instantanéité augmentent parce que les technologies l’autorisent, il est temps, pour construire des réponses fiables et pertinentes à une société solidaire, de redonner au temps de la réflexion sa valeur intemporelle : donc, vive l’asynchronisme !
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Les commentaires

J'ai bien aimé cet article qui prend de la hauteur et traite de questions essentielles comme les causes de la crise financière. Ce qui est dit sur l'asynchronisme me fait penser au conseil du philosophe : il faut "ruminer". Il y aurait un complément à apporter à cet article pour traiter d'un sujet moins "élevé" mais tout de même important et qui concerne l'entreprise ou l'administration "en ligne". Dès lors que les entreprises sont communicantes à l'échelle de vastes connurbations d'entreprises (industries mécaniques par exemple) les Web services trouvent limites, celles qui consisteraient à confier le pilotage des organisations à des automates. Le contrôle, la supervision du fonctionnement des automates est indispensable à qui veut vraiment bien administrer. Donc dans ce domaine aussi l'asynchronisme a sa raison d'être. Juste une critique très mneure, pourquoi "pour autant" à la place de "pourtant". Ah les modes du langage : pour autant, abouti, incontournable !!

Par Rémy Marchand le 28/12/2010 à 12:11

Beaux rappels de théories d'automatique (rapport signal/bruit relativité de la notion de "temps réel").

Magnifique théorisation de deux incidents wikipedia -nécessité de temps pour validation d'information (modération)
-dissociation de l'encyclopédie du dictionnaire

No managers manqueraient de tant de bases ?

Par Abel le 28/12/2010 à 09:48

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